Le jardinier de Wall Street. Nouvelle.

Wall street3.JPG
New York, 2012

Un peu de lecture pour commencer l’année avec une nouvelle sélectionnée au concours de nouvelles courtes :

http://www.nouvellescourtes.org/le-palmares-1er-concours1.ws

Nombre de caractères contraint à 4400-4600, espaces compris, de façon stricte.

Le jardinier de Wall Street

On aurait pu le surnommer « l’homme invisible », tant sa présence dans les bureaux passait inaperçue. John Greenwood était plus transparent que les façades de verre des nouveaux gratte-ciels new-yorkais. La grosse pomme était ainsi : elle mettait en lumière certains êtres, les faisait briller, grimper parfois jusqu’à ne plus toucher terre, mais en laissait d’autres dans le néant le plus total, fourmillant dans une existence aux désirs inaccomplis.

John pensait s’être fait une place dans la ville après son embauche dans une nouvelle start-up intitulée Garden me. L’idée était d’installer des mini-jardins ou des espaces verts dans les bureaux de Manhattan. Green-attitude rimait avec bien-être au travail et au final avec productivité. Un concept bobo-bio tendance et juteux. L’entreprise en pleine expansion comptait déjà une vingtaine de salariés.

Ce matin-là, dans l’ascendeur, John aurait pu passer pour un extra-terrestre. Salopette verte et chapeau de paille, arrosoir design dans une main, sécateur « pro » qui dépassait d’une poche marquée du logo Garden me, pots de fleurs et paquet de terreau dans un sac à dos volumineux. Autour de lui, costumes-cravates, chaussures vernies, attaché-cases, postures droites, regards figés, joues creusées par le manque de sommeil. On entendait presque les battements de cœur de ces hommes pressés.

John reluqua son apparence dans le miroir. Un petit homme vert au milieu de quatre pingouins. Aucun des individus ne prononça un mot. John aurait préféré supporter des regards de mépris plutôt que ce rien qui le ramenait à son insignifiance. Ces esclaves malgré eux ne lui étaient pourtant pas si étrangers.

Le jardinier avait toujours éprouvé une forte répulsion pour ces créatures branchées jour et nuit sur les cours de la bourse. Aucun artifice de nature ne semblait les émouvoir et influer sur leur mode de vie. Les ficus des bureaux pouvaient faire tristes mines, les fleurs des vases  faner ou les jardinets des balcons manquer d’eau. Quelle importance pour eux, les yeux sans cesse rivés sur les écrans affichant des courbes démoniaques ?

John avait déjà vu un jeune-cadre-dynamique saisir violemment les fleurs d’un bouquet et les jeter à la corbeille sous prétexte que quelques pétales tombées envahissaient malicieusement son espace de travail.

L’ascenseur s’arrêta au vingtième étage. Deux hommes en sortirent, trois autres entrèrent. Des portraits-robots des deux autres. Dans le reflet de la glace, John observa leurs visages. Regards déterminés et vides à la fois. Étrange.

Un homme était vraiment pâle et le jardinier remarqua les gouttes de sueur qui se formaient sur ses tempes. Sa tenue était tellement impeccable, son port si droit, sa coiffure si nette qu’il semblait artificiel. Une statue de cire. Seules les gouttelettes qui dégoulinaient maintenant sur son front montraient qu’il était bien fait de chair et de sang.

L’ascendeur stoppa à plusieurs étages et nouveaux chassés-croisés des mêmes personnes stéréotypées.

Le jardinier descendit au trente-cinquième, suivant le jeune-cadre-dynamique transpirant. Ce dernier n’avait pas prêté attention à la présence de John derrière lui, malgré son accoutrement improbable en ce lieu. Le type ne remarquait plus personne. Il se dirigea vers l’un des rares balcons de l’immeuble, où John avait aménagé des mini-potagers dans des jardinières. Il regarda ensuite Manhattan qui s’étalait tout autour, insolente et fière, et dont la magie n’opérait plus depuis longtemps. Puis il se pencha légèrement pour observer l’avenue tout en bas. Les voitures au loin lui semblaient des insectes morbides. Quand il s’appuya sur la rambarde pour grimper sur le balcon, le jardinier comprit ce qu’il était venu faire ici. Il ne s’intéressait pas aux tomates-cerises qui commençaient à mûrir, ni aux jolies scaroles pourtant bien meilleures que les feuilles de salades en carton des cheeseburgers faisant chaque jour office de déjeuner.

Burn out.

Un mot que John connaissait très bien. Avant de devenir jardinier, il avait aussi fréquenté cet immeuble. Attaché-case à la main, costume-cravate et rythme cardiaque en état d’alerte.

Dépouillé d’énergie et de raison de vivre, sentant sa dignité anéantie, l’individu était prêt à se jeter dans la gueule de Manhattan. Se faire happer une dernière fois. Bravoure et lâcheté de l’homme monté trop haut et trop vite.

« Attendez ! » s’écria, le jardinier de Wall Street en saisissant l’homme par le bras. « Gouttez plutôt cette tomate-cerise ! »

 

 

 

 

 

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